L'énigme de la "Mary-Céleste"

Au soir du 4 décembre 1872, la frégate britannique « Del Gratia », commandée par le capitaine David Reed Moorhouse, longe les côtes du Portugal en direction de l’Angleterre, lorsque l’homme de vigie signale la présence d’un brick droit devant. Tout de suite le capitaine Moorhouse remarque que le navire inconnu navigue de façon insolite : il ne cesse de zigzaguer sur la mer, comme s’il était en difficulté. Le « Die Gratia » s’approche et identifie le navire : c’est la « Mary-Céleste » . Le capitaine Moorhouse saisit le porte-voix et interroge : « Ohé ! De la Mary-Céleste ! Auriez-vous besoin d’aide ? ». Mais rien ne lui répond. En fait, il semble n’y avoir personne sur le pont de la « Mary-Céleste ». De plus en plus intrigué, le capitaine Moorhouse donne ordre à son second, le lieutenant Olly Deveau, de mettre une chaloupe à la mer avec deux hommes et d’aller aux nouvelles. Un sentiment d’angoisse au coeur, le lieutenant Deveau grimpe à bord du quatre-mâts et entreprend de l’inspecter. Il n’y a pas âme qui vive à bord : ni dans les quartiers des équipages ni dans le salon. Personne dans les cales ni dans les cabines. Il lui faut se rendre à l’évidence : la « Mary-Céleste » est déserte.
 

Benjamen S Briggs
Officier consciencieux, le lieutenant Deveau visite le navire de fond en comble. Il y découvre une réserve d’eau considérable dans les citernes, encore que les pompes destinées à l’extraire ne soient pas en parfait état de fonctionnement. Il y a également de l’alcool dans les barriques. Les cabines sont jonchées d’objets divers : un harmonium, des bijoux, des vêtements féminins, une poupée, une vieille épée légèrement rouillée. Dans certaines de ces cabines, une couche d’eau de mer recouvre le plancher. C’est l’unique singularité : à part cela tout paraît parfaitement normal. Plus tard, la légende s’étant emparée de l’histoire, on dira que le lieutenant Deveau et ses compagnons avaient découvert une poule entrain de cuire dans une marmite et une tasse de thé chaud sur une table du salon. On dira même que les embarcations de sauvetage étaient à leur place. Rien de tout cela n’est vrai. Quoi qu’il en soit le lieutenant fait son rapport à son commandant dès son retour sur le « Die Gratia ». Comprenant qu’en vertu des lois de la mer il aurait droit à une prime importante, le capitaine Moorhouse décide de prendre la « Mary-Céleste » en remorque et de ramener le navire à Gibraltar.

Sarah Briggs
A son arrivée, le capitaine Moorhouse demande que ses droits sur l’épave lui soient reconnus. Le tribunal de l’Amirauté, présidé par Mr. J. Solly Flood, se réunit pour juger l’affaire. Le président interroge longuement le lieutenant Deveau et les deux hommes qui l’avaient accompagné lors de l’inspection de la « Mary-Céleste », puis décide de se rendre lui-même sur le navire, afin de l’inspecter à son tour. A un certain moment, l’affaire menace de tourner à l’aigre pour les hommes du « Die Gratia » : le président ne s’est-il pas mis en tête que les taches de rouilles sur l’épée sont en fait des taches de sang ? Il revient heureusement sur cette opinion. Puis des experts ayant amené la « Mary-Céleste » en cale sèche l’examinèrent sur tous les bords. Ils découvrirent que sa coque était endommagée sous la ligne de flottaison semble avoir été porté par un instrument tranchant ( peut-être un coup de hache ? ). Le président saute sur l’occasion : voilà qui est louche ! La « Mary-Céleste » n’aurait-elle pas été attaquée, et ses passager et son équipage jetés à la mer ? Mais les experts se ravisent. « Après tout, disent-ils, la « Mary-Céleste » est en parfait état ! ».

Sophie Briggs


Ceci soulevait une autre question : si la « Mary-Céleste » était en bon état, pourquoi ses passagers et son équipage l’avaient abandonnée ? Afin de tenter d’élucider ce mystère il faut revenir un mois en arrière, au 4 novembre 1872, le jour où la « Mary-Céleste » avait quitté New, pour ce dramatique voyage. Et faire la connaissance de son commandant, le capitaine Benjamin S. Briggs, de son épouse Sarah, de leur fille Sophie et des sept membres de l'équipage. Le 4 novembre, donc le brick « Mary-Céleste » quittait le port de New York avec un chargement d’alcool à destination de Gènes. Au début, tout se passa bien : c’est ce que révèle le journal de bord. Mais onze jours après le capitaine Briggs eut porté une dernière mention dans le journal, la « Mary-Céleste » était découverte abandonnée par l’équipage du « Die Gratia », au large du Portugal.
Que s’était-il dont passé entre-temps?

Le président du Tribunal Maritime de Gibraltar ne manquant pas d’imagination donna ses conclusions à la fin de l’enquête. Elles firent sensation : « A mon avis, dit-il l’équipage de la « Mary-Céleste » perdant collectivement la raison après avoir absorbé trop d ’alcool, a exterminé le capitaine et sa famille et pris la fuite dans la chaloupe dès que le « Die Gratia » fut en vue» . En tout état de cause, il attribua une récompense de 1 000 livres à l’équipage du navire sauveteur.
Et l’affaire en resta là. Mais avec le temps, la légende de la « Mary-Céleste » ne fit que croître et embellir. Dans le monde entier, des « experts » cherchaient une explication au mystère. C’est ainsi que certains ont émis l’hypothèse de l’apparition d’un monstre effrayant à proximité du navire. Épouvantés par la vision, l’équipage, la femme du capitaine Briggs, sa fille et lui-même, aurait cherché à fuir par tous les moyens l’épouvantable vision. Et ils seraient tombés à l’eau ...


Une autre explication voulait qu’Edward Head, le cuisinier du bord fût fou. Ayant introduit du poison à bord du bateau, il aurait successivement assassiné tous les membres d’équipage etc. Puis il se serait débarrassé des cadavres. Pris de remords ou de peur, à l’apparition du « Die Gratia », il se serait jeté à l’eau. C’est de cette version qu’est née la fable de la tasse de thé chaud et de la poule entrain de cuire dans une marmite sur la « Mary-Céleste » à l’arrivée des secours ... Ce n’est pas très convaincant.


Une autre version explique que la « Mary-Céleste » avait heurté un haut-fond de sable non signalé sur les cartes, en plein océan. L’équipage du navire aurait quitté le bateau dans l’espoir de gagner une côte et aurait fait naufrage ensuite. A signaler qu’en 1936 le capitaine du vapeur « Girl Pat » découvrit un tel banc de sable. Les océanographes expliquent que ces bancs de sables peuvent se former et disparaître rapidement sous l’action des marées. Ceci expliquerait peut-être les dégâts subis par la coque de la « Mary-Céleste ».

Ce n’est que vers 1940 que l’explication la plus vraisemblable apparut. Il y avait de l’alcool, à bord de la « Mary-Céleste » ; c’est un liquide hautement inflammable. Alors, pourquoi pas imaginer qu’à la suite d’un accident (une accumulation de vapeur d’alcool par exemple), le capitaine Briggs ait eu de bonnes raisons de penser qu’une explosion allait se produire dans les cales ? Dans ce cas, il pourrait avoir donné ordre à chacun de prendre place dans la chaloupe. L’évacuation se serait déroulée en hâte mais en bonne ordre. Cette hâte expliquerait peut-être le fait que les voiles soient restées hissées : le capitaine Briggs ne voulait pas risquer la vie de ses hommes en prolongeant leur séjour sur le bateau. Il aurait donné ordre par la suite de se tenir à bonne distance de la « Mary-Céleste »en attendant la suite des événements. La chaloupe était reliée au navire par un cordage. Et soudain, ce fut le drame ! Un coup de vent balaya la mer, brutalement rompit la remorque. La « Mary-Céleste » s’éloignait sur l’océan, sans que les rameurs de la chaloupe aient espoir de jamais la rejoindre.



Bien que nous ne découvriront jamais la vérité, une telle hypothèse est fort probable.
De nos jours, les services de sauvetage tenteraient d’agir rapidement et une embarcation à la dérive aurait de grandes chances d’être retrouvée, mais nous étions en 1872 ...


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