L'incroyable fortune de Nicolas Flamel

Quand on chauffe du blomb, il se forme au bout d'un certain temps des cristaux jaunes et brillant, de l'oxyde de plomb. Saturne, le vieil homme représente ici le plomb, tandis que la colombe blanche à crête d'or symbolise la quintessence divine du métal.

Nicolas Flamel était écrivain-juré de l'université de Paris. En 1357, il avait acheté un très grand et très ancien manuscrit enrichi d'enluminures. L'ouvrage, a-t-il écrit, était soigneusement relié et protégé par une épaisse couverture de cuivre repoussé, ornée de lettres et d'étranges dessins en relief... Il m'apparut que je ne saurais déchiffrer ces mots qui n'étaient ni latins ni grecs... Quant aux pages intérieures. les signes m'en semblèrent avoir été gravés avec un stylet de métal sur de l'écorce...Sur la première page, l'inscription suivante était tracée en lettres d'or: Ahraham le Juif, Prêtre. Prince. Lévite. Astrologue et Philosophe 1506, au Peuple Juif dispersé en France par la Colère de Dieu, Souhaits de Prospérité. La dédicace était suivie d'anathèmes proférés à l'encontre de quiconque ouvrirait ce livre sans être prêtre ou scribe. Flamel pouvait se considérer comme scribe, aussi s'enhardit-il à poursuivre sa lecture. L'auteur se proposait d'aider le peuple juif à s'acquitter des lourdes taxes exigées par les Romains en lui enseignant le secret de la transmutation des métaux en or. Les instructions à suivre, si elles étaient claires et précises, se référaient malheureusement toutes à l'ultime phase du processus. En ce qui concernait les premières étapes, les seules indications fournies. étaient soi-disant contenues dans les illustrations des quatrième et cinquième pages. Flamel trouva bien lesdites illustrations aux dites pages, mais, à son grand désappointement, il était impossible de déchiffrer ces figures à qui n'était pas versé dans la cabale. Il aurait fallu connaître ces antiques traditions et avoir étudié les livres sacrés. Pendant plus de vingt ans, Nicolas Flamel essaiera en vain de trouver celui qui pourrait lui expliquer le sens des illustrations, son épouse, Dame Pernelle, lui suggéra enfin de se rendre en Espagne pour y consulter un juif réputé fort savant qui pourrait peut-être jeter quelque lumière sur cette énigme. Flamel décide donc d'effectuer le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Prenant le bâton du pèlerin et coiffant le chapeau à larges bords, il se joint à l'un des innombrables groupes se dirigeant vers le célèbre sanctuaire, non sans avoir pris soin de se munir d'une copie des illustrations. Après bien des vicissitudes, l'écrivain parvient aux lieux saints, où il accomplit ses dévotions. Il se rend ensuite à la ville de Léon, dans le Nord de l'Espagne, où il a le bonheur de rencontrer un certain maître Canches, éminent et fort savant médecin juif. En apercevant lesdites gravures, ce dernier est transporté d'étonnement et de joie en reconnaissant là un fragment d'un livre qu'il croyait à jamais perdu. Il décide aussitôt de revenir en France avec Flamel afin de consulter l'ouvrage. Mais, à Orléans, terrassé par la maladie, vu son grand âge, il s'éteint rapidement. Après avoir mis en terre son nouvel ami, Flamel rentre seul à Paris: Je détenais, a-t-il raconté, le secret des éléments fondamentaux, mais non celui de leur préparation première, ce qui représentait une incommensurable difficulté... Mais je trouvai enfin ce que je cherchais si ardemment, et que je reconnus à sa senteur pénétrante... Je pouvais désormais accomplir le Magistère... La première fois que j'effectuais la transmutation, ce fut avec du mercure, dont je transformais une demi livre 227 g en argent fin, plus pur que celui qui sort de la mine, ainsi que je le vérifiais en faisant l'essai. Ceci eut lieu un lundi, le 17 janvier, en l'an de grâce 1382, à mon logis et en présence de mon épouse Pernelle. Trois mois plus tard, Nicolas Flamel réussit sa première transmutation en or. Maître Nicolas et Dame Pernelle sauront faire bon usage de la fortune qui leur échoit ainsi: Quatorze hôpitaux, trois chapelles et sept églises, toutes sises en la ville de Paris, nouvellement bâties grâce à nos soins et dotées de magnifiques ornements et de revenus... Et nous avons fait à Boulogne presque autant qu'à Paris, sans parler des nombreuses aumônes que nous avons distribuées personnellement aux indigents, et principalement aux veuves et aux orphelins.




Après la mort de Flamel en 1419, d'étranges rumeurs commencent à circuler: la pierre philosophale serait cachée dans l'une de ses anciennes demeures, que l'on se met à fouiller fébrilement... A tel point que, de l'une d'elles, il ne reste bientôt plus qu'un tas de pierres! On raconte aussi que Nicolas et Pernelle seraient toujours vivants. elle se serait réfugiée en Suisse, tandis qu'une simple bûche aurait été placée dans son cercueil; lui aurait pris les mêmes dispositions concernant ses propres funérailles. Et la légende persistera aux siècles suivants: Le riche alchimiste aurait conquis l'immortalité. Au XVIIe siècle, le grand voyageur Paul Lucah, qui visite l'Asie Mineure, rencontre un éminent philosophe turc qui lui révèle que les véritables philosophes détiendraient le pouvoir de prolonger la vie humaine d'un millier d'années... Je pris alors la liberté de citer l'illustre Flamel, qui possédait, dit-on, la pierre philosophale et qui n'en est pas moins mort. Mon interlocuteur sourit de ma naïveté et me dit d'un air ironique: Pouvez-vous réellement croire cela? Non mon ami, Flamel est bien vivant. Ni lui ni son épouse n'ont connu la mort. Il n'y a pas plus de trois ans que je les ai vus pour la dernière fois en Inde; c'est l'un de mes bons amis. En 1761, Flamel et Dame Pernelle auraient été vus à l'opéra de Paris. Plus tard des rumeurs analogues circuleront à propos du comte de Saint-Germain, supposé lui aussi avoir découvert l'élixir de longue vie. Mais l'alchimiste et son épouse n'ont pas fini de hanter les rues de leur ville: Au milieu du siècle dernier, ils rôdaient sur le boulevard du Temple, du moins si l'on en croit Ninian Bres, l'auteur passablement oublié du Corbeau menteur. D'une taille légèrement inférieure à la moyenne, il se tenait quelque peu voûté sous le poids des ans, mais gardait néanmoins le pas ferme et l'œil clair. son teint, étrangement délicat et comme transparent, rappelait le vieil albâtre. Tout comme la femme qui l'accompagnait son épouse, de toute évidence, bien qu'elle parût à la fois un peu plus âgée et plus énergique elle portait des vêtements dont la mode remontait à quelques années seulement, mais qui offraient néanmoins un caractère indéfinissable d'antiquité. Je me tenais à demi caché sous un porche, tout au bout du boulevard du Temple; mes mains étaient toutes tachées par les acides, et mon pardessus gardait des relents de charbon. Comme le couple passait à ma hauteur, Flamel tourna la tête vers moi et sembla sur le point de me parler, mais Pernelle l'entraîna et ils se perdirent rapidement dans la foule. Vous vous demandez sans doute comment je peux être si sûr qu'il s'agissait bien de Nicolas Flamel! Eh bien! je vous répondrai que j'ai passé bien des heures à la Bibliothèque nationale, penché sur le livre d'Abraham le Juif. si vous regardez attentivement la cinquième page, tout en bas à droite, représenté parmi ceux qui cherchent l'or dans leur jardin, vous pourrez voir le visage qui me fixa ce soir-là sur le boulevard du Temple, et qui n'a pas cessé depuis de hanter mes nuits.


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